Crise au Togo: lettre ouverte au président ghanéen Akufo-Addo

Monsieur le Président, Nous avons suivi avec beaucoup d’intérêt les pas que vous avez notablement posés dans la mission de facilitation à vous confiée par vos pairs de la CEDEAO.
Nous, peuple Togolais, avions cru en vous, en votre engagement de proximité, parce que vous êtes notre voisin proche ou plutôt immédiatement proche à qui la question togolaise n’est pas étrangère, dans ses crises récurrentes, dans ses rebonds et soubresauts infinis et dans ses éclaboussures humainement insoutenable et politiquement ruineux pour nous et pour nos voisins.
Nous voudrions vous témoigner notre gratitude en ces moments de vérité au cœur de la problématique de la facilitation pour un règlement définitif et apaisé de la crise au Togo au nom de la vérité et de la paix.

C’est bien vous qui avanciez au milieu de vos pairs que vous avez l’obligation d’être clair en affirmant sans ambages que le problème togolais, c’est Faure Gnassingbé dont le troisième mandat est un goulot d’étranglement pour notre pays, son évolution démocratique, la paix sociale. Vous aviez abordé le problème togolais dans son entièreté avec franchise en soulignant que l’instabilité politique due au refus d’alternance politique par le clan Gnassingbé a répandu sur ce territoire un grand malaise social. Vous souligniez aussi que le refus d’alternance politique a fait de notre terre, un pays à l’abandon. Ce qui signifie que la nécessité d’urgence s’impose à ce territoire si proche du vôtre d’y ouvrir une nouvelle perspective, un horizon autre en ses mœurs politiques pour circonscrire la chute d’un territoire, l’indigence de supplice qui tue dans le Silence des populations si proches.

 

L’objectivité et votre devoir de vérité devant vos pairs rassemblés à Lomé sur le problème du Togo, nous permettent d’inférer que vous maîtrisez parfaitement les implications désastreuses de la confiscation du pouvoir au Togo par la famille GNASSINGBE. Elle ne libère aucunement le droit des peuples, les jouissances civiques, républicaines, la socialité citoyenne, le choix des gouvernants par les citoyens, le vote démocratique.

 

Les brûlures sociales et les violences d’autorité, les tragédies électorales, les crimes de masse, les crimes économiques et la délinquance judiciaire que nous connaissons dans le pays marquent de leur fer rouge l’âme de notre peuple.

 

Les peuples en privations atroces trouvent toujours en eux-mêmes les inspirations infaillibles de leur insurrection de conscience, de leur révolte. Plus un peuple est dans l’abîme, plus sa conscience de responsabilité est à la cime de l’engagement. Les avalanches et les déferlements populaires de contestation de la dynastie des GNASSINGBE sur nos pavés et dans tout le pays ne sont aucunement du ressort d’un étranger ou d’un fouet de l’étranger.

 

De plus, ce ne sont pas les populations qui ont initié les sollicitations de la CEDEAO pour un règlement de la crise togolaise. C’est pourquoi nous n’avions pas compris votre position trop ambiguë et peut être désastreuse sur le plan de la rigueur du raisonnement et de l’éthique politique sur la question du Togo lors de votre entretien exclusif à l’émission « Internationale » réalisée par TV5, RFI et le Journal Le Monde, le 17 février 2019.

 

Dans l’interstice sur le dossier togolais, vous entretenez le brouillard des paradoxes et des approches étonnamment surprenantes:

« La facilitation de la crise sociopolitique a pris fin avec le dernier sommet de la CEDEAO. Mais, cela n’empêche les chefs d’Etat d’être toujours en contact avec les responsables de l’Etat togolais et ceux de l’Opposition. Ces discussions de couloirs consistent à pousser les uns et les autres vers le compromis et le consensus sur la façon d’aborder l’avenir du Togo »

 

Monsieur Le Président,

Nous n’avons pas la prétention de vous enseigner les principes politiques et de la négociation. Toutefois, nous savons qu’en politique, il faut battre le fer quand il est chaud et en négociation, il faut mériter la confiance des deux parties. Les choix de préférence visible qui rompent tout soupçon d’équilibre guillotinent la confiance et brise le leadership. Sur votre propre feuille de route acceptée par les deux parties, vous n’avez pas su faire des couloirs pour qu’au moins le consensus acquis de règlement de la crise soit respecté.

La pirouette argumentative par laquelle vous vous donnez une contenance diplomatique pour reprendre la main sur le dossier togolais est étonnamment surprenante.

Certes, la doublure de la facilitation par Alpha CONDE a brouillé quelque peu la préséance de notoriété que vous avez affichée au départ dans le règlement de la crise. Cependant, il n’y a pas d’excuse à avancer pour vous disculper ou vous défendre d’une culpabilité de partialité et de connivence avec les violeurs autoritaires de la feuille de route de la CEDEAO, l’ordonnance de base, le compromis de règlement de la crise. Par quelle alchimie diplomatique vous pouvez laisser le cadre du consensus pour pousser les deux parties à accorder les violons. Les ressorts de notoriété qui vous appartiennent en tant que chef d’Etat, vous et vos pairs de la CEDEAO ont été déployés pour se jouer des Togolais, de leurs attentes dans un aval à peine camouflé à un pouvoir de la rapine et de la transgression autoritaire.

 

Le sentiment général sur vous et votre syndicat des nébulosités conceptuelles ne vous offre plus le moindre podium pour des prétentions d’actions en faveur de l’avenir de notre peuple. Nous autres Togolais, nous ne dissimulons plus notre dégoût des collusions d’indignité des chefs d’Etat de la CEDEAO qui livrent la vie de nos concitoyens à un esclavagisme barbare, à une oppression dynamique.

Du reste, Edem Kodjo qui s’impose beaucoup de réserves sur la facilitation, sort enfin de ses gongs, pour condamner l’incroyable jeu désastreux de la CEDEAO dans le règlement de la question togolaise. Ce qui s’échappa de sa gorge nouée comme une écharde de sa terrible déception de la facilitation de la CEDEAO, se trouve dans les colonnes de L’Alternative N°774 du 12 février 2019. Je vous invite à prêter quelque peu attention à ce brin d’observation.

 

« …On préféra la facilitation de la CEDEAO qui s’est révélée désastreuse et je pèse bien mes mots. Désastreuse, j’ai bien dit. L’impression prévaut que cette institution n’a pas fait grand cas du sort des attentes du peuple togolais. Elle n’a proposé que des solutions boiteuses, inappropriées et iniques. Comment peut-on fixer une date pour des élections, alors que la feuille de route acceptée de tous, indiquait comme préalable à toute consultation électorale l’adoption des réformes ?…J’y perds mon latin ».

 

Avant la sortie médiatique de ce patriarche de la politique, l’ancien Secrétaire de l’OUA, ancien premier ministre, une semaine plutôt, les mêmes impressions, les mêmes récriminations qui ne traduisent qu’éloquemment l’étendue de la confiance perdue en la CEDEAO au Togo, l’archevêque émérite du Togo, Mgr Philipe Fanoko KPODZRO, avec véhémence s’en prenait au gouffre politique auquel s’est exercé le « syndicat des transgresseurs » dans la facilitation.

 

Monsieur Le Président,

Nous n’avons pas besoin ici de passer en revue les impressions de la société civile comme Togo-Debout et les détails de la presse et les déclarations diverses de la grande majorité des Togolais, ceux de l’intérieur et de la diaspora sur le scandale de la facilitation de la CEDEAO. Le baromètre de la conscience collective est livré en un relevé qu’expose excellemment Edem Kodjo qui n’est pas une dilettante dans les méandres et les rigueurs de la facilitation.

Aucun pays, aucune république, aucune institution, aucun leader, n’ait eu besoin d’inciter les Togolais à l’insurrection de leur conscience propre contre l’autocratie dynastique qui abuse de nous. Ce que nous attendons de vous qui vous mêlez de nos « histoires » dans l’urgence communautaire, c’est le devoir d’équilibre, d’équité, de vérité, de justice. Si vous vous écartez de ces conditions de possibilité de l’éthique politique, vous risquez de choir dans des agitations qui vous discréditent. La partialité de vos actions torpille le combat populaire. Le peuple est pourvu de la faculté du jugement et adhère fortement à cette idée de CHATEAUBRIAND, dans Mémoire d’Outre-tombe : « Soyez justes pour être habiles ».

En outre, nous ne savons pas franchement ce que revêt le concept d’ « une vie normale » auquel vous vous agrippez dans un pays où les plus forts ne respectent ni la Constitution, ni le peuple, ni les accords de consensus national, ni le protocole additionnel de l’UEMOA et de la CEDEAO sur la démocratie et la gouvernance. C’est vous-mêmes qui déclariez ici à Lomé au cours du sommet sur le Togo : « Le Togo est un pays à l’abandon ». La normalité serait-elle que nos concitoyens acceptent toutes les privations des petits bonheurs républicains, la spoliation effrénée qui leur fait une résidence dans l’indigence et la décrépitude de la République ?

Les anormalités politiques, les transgressions autoritaires, la politique d’effraction n’ont pas vocation à redresser les peuples, à créer la confiance et à remorquer l’espérance. Comment des anomalies politiques irrésolues peut-on imprimer à une république une normalité ? Peut-être, le sens de la rationalité nous échappe-t-il.
Vous ne pouvez pas vouloir l’alternance pour vous, la liberté pour votre peuple sans le vouloir pour les autres. Si le débat sur l’alternance politique et la démocratie est une question de préoccupation sous régionale, si la CEDEAO l’intègre dans les mœurs politiques, les traitements de faveur sur les viols de ses propres repères politiques ne sont d’aucune normalité communautaire.

Vous avez bien dit devant vos pairs ici à Lomé : « Le troisième mandat de Faure est de trop ». Il ne peut y avoir une normalité de vie et un avenir pour le Togo si le pouvoir d’usurpation et de répression fauve tient à faire un quatrième mandat.

On ne peut embellir la vérité sans la déparer. Si vous la piétinez, elle rebondit plus forte et s’envole dans le ciel, impérissable, elle devient une évidence à l’esprit de tous. L’alternance politique au Togo, le problème c’est Faure. Ce n’est pas du tout le problème du Togo. Le Togo est dans sa dynamique de combat pour cette alternance. Le Togo demande seulement aux leaders de la sous-région d’arrêter de se constituer en une ligue obscure contre son peuple.

Excellence, nous croyons avoir traduit à votre attention le pouls populaire de nos concitoyens. Nous vous prions d’en tenir compte.

 

Source: L’Alternative